Chantal Dahan

Greffée du foie

Nuit blanche Nuit obscure

Texte et image photographique © Chantal (Magali) Dahan, 2022-2025

Scène 1 : Nuit blanche

Planète Terre, ciel dégagé, 4 °C.

22h : J’avale mes comprimés du coucher : du Prograf pour buter le rejet d’organe et du Séroquel afin de tempérer mon anxiété et me glisser progressivement au pays des songes. Bien adossée contre ma pile d’oreillers posés sur mon lit de Princesse au petit pois, je termine mes mots croisés précurseurs de décroisement de pensées envahissantes et ravageuses. Ma boule de poils d’ébène se frotte contre ma joue et réclame ses gâteries nocturnes.

22h30 : Mon compagnon de vie pénètre dans ma chambre rustique et aérée. Il pose un baiser rituel sur mes lèvres. Avec effroi et candeur, je lui demande : « Crois-tu qu’on risque de se faire attaquer et envahir par la Russie ou … éventuellement par la Chine? » Il me rassure. Ou du moins, il essaye.

22h40 : J’éteins ma lampe de chevet.

1h : Le silence pèse. J’ôte mon masque de nuit. Je jette un regard sur le cadran. J’avale une autre dose de 6,25 mg de Séroquel.

1h45 : Les quinquets refusent de s’alourdir. Je vais au salon. Ma chienne est au garde-à-vous. Comme moi, elle ne peut trouver le sommeil. Pour me protéger du froid, je drape mon corps nu d’une grande serviette de bain douce et épaisse. Puis, j’accompagne ma fille canine à l’extérieur pour l’encourager à faire ses besoins. Il fait clair. On dirait l’aube qui pointe. De retour dans la chaumière, j’aperçois les lumières bleutées du Wifi qui clignotent. Mon conjoint a encore oublié d’éteindre ce propulseur d’ondes nocives qui perturbent mon repos. Je crois comprendre la source de mon insomnie.

2h : Je retourne au chaud dans mon pieu. J’avale une autre dose de 6,25 mg de Séroquel. Mes pensées voguent de nouveau sur une mer houleuse, vers l’Ukraine, frappée par la Russie.

3h : Je jette un regard sur le cadran silencieux aux aiguilles galopantes. J’avale une autre dose de 6,25 mg de Séroquel.

4h : Je vais rejoindre mon compagnon dans son propre lit dans l’espoir de trouver le sommeil. La pleine lune plonge au travers de la baie vitrée de sa chambre. La lumière intense du soleil, que reflète le satellite terrestre, enveloppe nos corps allongés. Elle me pénètre l’épiderme, se fraye un chemin aux entrailles, puis me broie progressivement les tripes. Il me semble entendre le lourd tic-tac qui s’accélère. Celui, de l’horloge sournoise et feutrée. Cette impudique effrontée qui s’envoie en l’air, à mes dépens, dans les bras de Morphée.

5h : Je retourne dans ma chambre où Picabou m’attend patiemment. J’avale une autre dose de 6,25 mg de Séroquel. Je me glisse dans mon lit frais et douillet. Ma boule de poils vient se blottir dans mes bras. Son doux ronronnement m’apaise, tel un mantra, qui m’emporte vers l’au-delà.

Scène 2 : Nuit obscure

Je pénètre une taverne lugubre, située rue des Ténèbres. Je commande au barman un verre de fort, que je descends d’un trait. Puis un autre. Je brûle soudainement de partager avec des étrangers ce que je viens de vivre. Je débite mon récit auprès d’un auditoire de morts-vivants aux regards attentifs, mais vides et incrédules. Je me détourne sèchement. Je m’accoude au zinc et avale une autre consommation. J’entends des gémissements. Je pivote sur mon tabouret et aperçois des volailles qui tentent d’intimider un canard. J’interviens. Un coup de feu retentit. C’est le barman. Des oies gonflées à l’aspect empaillé se trouvent au centre de la pièce mal éclairée. Elles ont le plumage taché de sang séché. Elles sont tristes, mais résignées à leur sort. Je décide de les adopter. Une boîte en carton étroite et profonde est disposée parmi les bêtes. J’entrevois une tronche humaine qui semble être celle d’un vieil homme. J’essaye de l’ignorer. Je la contourne et continue mon chemin. Sentant la culpabilité me monter à la gorge, je retourne sur mes pas. J’ouvre grand la boîte. Il s’agit en fait d’un jeune homme. Il me fixe intensément du regard. Sa tête reliée aux épaules est privée du reste du corps. Il semble avoir perdu l’usage de la parole. Malgré mon aversion pour cet être qui suscite en moi la peur, je sais qu’il est de mon devoir de le sortir de ce cauchemar.

Je me réveille les yeux larmoyants. Picabou ma boule de poils d’ébène ronronne à mes pieds. Elle me questionne du regard. J’étanche ma soif et ingère mon comprimé immunosuppresseur matinal : 1 mg de Prograf. Le ciel azuré annonce une journée radieuse.

Image photographique : © Chantal (Magali) Dahan, 2024

La pousse d’Éden

À l’aube de mon quinzième printemps, une graine s’implante dans mon terreau fertile. Malgré les tempêtes paternelles qui menacent de l’anéantir, une pousse du jardin des délices se développe progressivement. Trois pleines lunes durant, elle s’ancre dans mon antre. Sans crier gare, une tornade masculine vêtue d’un sarrau blanc la déracine sauvagement, raclant avec force la matrice qui l’avait accueillie afin de la métamorphoser à tout jamais en mer.e morte.

Après un demi-siècle de rotation de Gaïa, notre planète matriarcale universelle gravitant autour de l’astre qui l’inonde de ses rayons lumineux, je poursuis avec ténacité mon désir de procréer malgré la terre en friche laissée en moi. À la recherche de sources vitales, je déambule éternellement dans les méandres des dunes désertiques de mon sein matriciel pour tenter de transformer la zone stérile en une oasis enchantée.

Dès que l’hiver tire à sa fin, je plante des graines de vie dans des micro pots remplis de matière nourricière et hydratante, que je place à l’intérieur d’une serre miniature au toit transparent. J’éclaire la matrice de lumière artificielle, puis je la dépose sur un tapis chauffant que Roméo, mon fils félin, veut bien me prêter. La nuit venue, par double précaution, j’enveloppe l’antre plastifiée dans une couverture douillette afin que ma future progéniture ne prenne pas froid. Aux premières lueurs du jour, je me hâte de découvrir mes nouveau-nés. À l’instar de la plantation agricole du désert du Negev, irriguée grâce à l’affluent du Jourdain qui alimentait naguère la mer Morte, ce sont les germes de tomates qui dominent. Du haut de leur tige, comme des mains rivées vers le soleil, deux feuilles minuscules se dressent fièrement sous mon regard ébloui, nourrissons prématurés confinés dans leur incubateur de fortune. Je caresse leurs menottes fragiles du bout des doigts pour leur transmettre ma chaleur maternelle.

Dans mon jardin, il y avait  : une pousse d’Éden.

Dans mon jardin, il y aura :

— des tomates multiformes et multicolores, charnues, juteuses et légèrement sucrées;

— des aubergines élancées et d’autres bien en chair;

— des courgettes d’un vert profond, d’autres d’un jaune éclatant;

— des haricots verts, jaunes, violets et buissonniers rampant jusqu’au firmament;

— des concombres libanais tendres et croustillants;

— de l’ail à la robe blanche striée de mauve évoquant la Provence, berceau de mon enfance;

— des courges pourvues d’une longue tige en guise de traine de mariée;

— de la menthe, du persil frisé, du thym, du romarin, de l’estragon français…

— un crapaud et un lutin, piqué dans la cour du Papa d’Amélie Poulain, pour lui tenir compagnie;

— des vers pour alléger la terre et la nourrir de poésie;

— des bactéries porteuses de bonheur enfouies dans le sol. Je les avalerai tout rond.

Dans mon jardin, il y a :

— des fleurs vivaces aguichantes qui attendent patiemment le retour de beaux jours pour se parer de leurs plus beaux atours afin d’attirer les abeilles, les papillons, les colibris… qui se délecteront de leur nectar enivrant et propageront leur semence au gré du vent;

— des framboisiers en bourgeons qui offriront généreusement leurs fruits mûrs aux ours gourmands rôdant aux alentours et à ceux qui n’auront pas peur de s’égratigner et de se tacher les doigts de couleur pourpre, car les framboises ne sont pas « des filles faciles ».

Demain, le cadavre exquis boira à ses 100 ans nouveaux

(Avec Denis Cormier-Piché)

Morphée, le grillon, le renard, la fourmi…

Texte et image photographique : © Chantal (Magalie) Dahan, 2024

J’espère depuis longtemps ta venue. Trois ans pour être exacte. Mon foie n’est plus que l’ombre de lui-même. Une tumeur maligne s’acharne à l’achever. J’essaie de ne pas trop penser au fait que quelqu’un devra perdre la vie pour que je garde la mienne…

Ce soir de printemps, je reçois enfin l’appel ardemment souhaité m’informant qu’un greffon m’attend. Je n’arrive pas à y croire !

Une fois au centre hospitalier du CHUM, il me faut donner mon consentement écrit afin de sceller notre union. Le hic, c’est que le jeune homme à qui tu appartiens avait des antécédents de consommation de drogues intraveineuses. J’ai le choix de ne pas t’accepter. Le médecin stagiaire me rassure. Il m’explique que tu es une offrande rare et précieuse. Oui, tu es un cadeau tombé du Ciel !

Les préparatifs débutent au petit matin. Des disciples d’Hippocrate — dont une couturière aux doigts de fée et un émissaire de Morphée — viennent m’exposer les étapes du voyage que nous allons entreprendre. Ils sont chaleureux et rassurants.

Je me réveille, la tête dans le brouillard. Les tentacules d’une pieuvre géante me pénètrent les bras, le cou et les narines. L’une d’elles descend dans mes voies respiratoires et l’autre, dans mon œsophage. J’ai l’impression d’étouffer ! Je suis terrifiée. Je n’ai qu’un seul souhait, celui de m’arracher à ce monstre tentaculaire, ou de l’anéantir !

Je suis enchaînée à un dragon muni d’écrans qui a pour mission de mesurer mes signes vitaux. Une anguille plongée dans mon flanc droit draine un liquide tantôt rouge, tantôt jaunâtre, et une sangsue logée dans mon méat urinaire s’abreuve goulument à ma vessie. Son insistance me brûle l’intérieur.

J’ai un désert dans la bouche et la gorge en feu. Pour m’hydrater, je n’ai droit qu’à quelques cubes de glace. Je supplie l’aide-soignant de me désaltérer davantage, mais mon acharnement ne fait que le mettre en rogne. Il m’envoie paître en me sommant « de me calmer le pompon ! » Je me révolte ! Transformée en gorgone au regard glacial et à la chevelure de serpents, je sors mes longues griffes et le menace de mes crocs pointus ! Il se ravise et assouvit ma soif. C’est à ce moment-là que je prends conscience de ta présence. Sans crier gare, tu as dû intervenir, car on dit que tu es l’organe de la colère.

Étant donné que nous sommes désormais liés l’un à l’autre, tout doit être limpide entre nous. Attirés par le chant des sirènes, le jeune homme dont tu es issu et moi-même avons navigué à bord d’un vaisseau emporté par des courants houleux. Nous avons succombé à la tentation de laisser le poison s’infiltrer dans nos veines. C’est probablement pour cette raison que l’univers nous a réunis. Comme Pinocchio, dans ma jeunesse il m’est arrivé de nombreuses mésaventures durant lesquelles j’ai rencontré des êtres mal intentionnés. Alors que j’étais pucelle et ingénue, je suis tombée sous le charme et l’influence malsaine de mon premier amoureux, un vieux renard délinquant. Grâce à la fée bleue, j’ai réussi à m’en tirer. Ce qui ne semble pas avoir été le cas de celui dont tu es issu. J’en suis profondément désolée…

Après être passés de nouveau sous le bistouri pour qu’on nous ajuste l’un à l’autre, nous sommes en proie à de furieuses démangeaisons. Nous nous grattons jour et nuit jusqu’au sang. Nous sommes aux portes de la folie. Un génie mécanique apparaît pour nous apporter du réconfort. Il nous envoie aux pays des merveilles, là où tous les songes sont permis et où la douleur est sublimée.

Je m’interroge au sujet de l’identité de l’être auquel tu appartenais. Comment a‑t‑il quitté ce monde ? Quel âge avait‑il ? À quelle communauté culturelle appartenait‑il ? Était‑il québécois ? Avait‑il une amoureuse ou un amoureux ? Je suis convaincue qu’il devait priser les chiens-chauds, puisque nous fuguons à maintes reprises, vêtus de notre robe de chambre, pour nous en procurer au dépanneur du coin. De retour au bercail, nous nous réfugions à l’ombre d’un parasol, sur la terrasse, pour savourer notre butin. Et moi qui n’ai jamais été friande auparavant de ce mets populaire américain. Il faut parfois faire des concessions dans un mariage.

On essaie de faire rire notre voisin de chambre, un pauvre bougre dont le foie a mariné trop longtemps dans l’alcool. Tel un grillon qui frotte ses ailes sans relâche, il fait sonner chaque nuit l’alarme reliée à la bonbonne de fluides vitaux à laquelle il est branché. Une fourmi ouvrière — qui transfère goutte à goutte le nectar permettant de nourrir sa colonie — s’époumone afin de prévenir son armée du danger imminent lorsque les fluides se tarissent, ce qui nous empêche de dormir :

— bi-bi bip ;

— bi-bi bip ;

— bi-bi bip ;

— bi-bi bip…

On a beau actionner notre avertisseur pour attirer l’attention, rien n’y fait :

— BI-BI BIP ;

BI-BI BIP ;

BI-BI BIP ;

BI-BI BIP…

N’en pouvant plus de me faire rebattre les oreilles et un peu par vengeance, je lâche une bordée de jurons en « bon québécois » afin qu’on intervienne :

— SAINT SACREMENT !

— D’OSTIE !

— DE CALICE! 

— DE TABARNAK !

— FERMEZ LA CRISSE D’ALARME !

Cette performance verbale fait bien rire notre nouvel ami, surpris d’entendre une « Françaiïse » s’exprimer de la sorte. Sa joie est vite interrompue, car on vient de suite le réprimander. Il essaie d’expliquer que ce n’est pas lui le coupable, mais « son ange gardien » repart en maugréant sans attendre d’explications. On ne peut s’empêcher de bien se bidonner toi et moi! Par sentiment de culpabilité, nous allons clarifier la situation auprès du soignant chiffonné de sommeil, qui ne la trouve pas drôle !

Dans l’ensemble, la ruche hospitalière bourdonne de dévouement. Alors que nos boyaux noués par la constipation nous font nous tordre de douleur, nous hurlons : « Code brun ! Code brun ! » Germain le bourdon, comique et vigilant, accourt pour nous apporter le soulagement tant attendu. Pour sa part, Amadou, le magnifique scarabée jouvenceau venu d’Afrique, nous pèse, tous les jours, à l’aube. Son sourire est éclatant comme les rayons du soleil se pointant à l’horizon. Et que dire d’Olivia, la cigale arlésienne à la voix chaude et joyeuse, coiffée de son bonnet de style jamaïcain, son seau et sa vadrouille en main, s’affairant à faire briller notre parquet, laissant dans son sillage un parfum aux accents de lavande.

Le jour du grand départ, nous faisons nos adieux à Saint-Luc et à ses disciples, les remerciant chaleureusement de nous avoir unis et sauvés d’un destin tragique.